Bionic Orchestra 2.0

Par Pierre-Alain Four, sociologue et directeur artistique de l’Ensemble Boréades

Human beat box next gen

 Organic Orchestra, la compagnie dirigée par Ezra, développe un projet artistique trans-disciplinaire, issu de la pratique du beat box et des arts numériques. Pour repenser les fondements du beat box, la Cie Organic Orchestra fait appel aux nouvelles technologies. Cette orientation entre en collision avec les usages dune spécialité notamment fondée sur labsence dappareillage technique, et où tout le défi consiste à faire des sons les plus variés possible sans lajout dinstruments… 

Ezra et son équipe cherchent à faire évoluer leur pratique du beat box en additionnant aux sonorités produites par le beat boxer, des effets visuels mais aussi sonores, pour mettre en scène sa performance et l’amener vers un spectacle. Ils ont alors progressivement fait l’hypothèse qu’il était possible de repenser le beat box. Une attitude étonnante, si l’on considère que cette discipline est encore jeune et souvent considérée comme « émergente ». Si on comprend bien pourquoi le cirque ou la marionnette, qui reposent sur une tradition longue, ont suscité de nouveaux regards de la part d’artistes à l’esthétique contemporaine, on peut être légitimement surpris qu’on cherche à repenser si vite une pratique récente. Cependant, ce sont bien les fondamentaux du beat box –à savoir des sons produits par les résonances du corps et amplifiés à travers un simple micro– qui ont été questionnés par la Cie Organic Orchestra.

La matrice du beat box reloaded

La caractéristique majeure du beat box est donc de reposer sur un dispositif très simple, pratique qui joue aussi sur un paradoxe : la voix humaine est amenée à reproduire toutes sortes de sons, des plus « naturels » aux plus complexes, si bien qu’elle peut imiter des sons électroniques, des « boucles » ordinairement réalisées par un synthétiseur, des distorsions propres aux guitares électriques… Dès ses prémisses, le beat box se conçoit dans une espèce de défi entre l’homme et la machine. Cette battle (pour reprendre le langage du hip hop) repose sur un appareillage réduit au strict minimum. Elle est de par sa démarche, un questionnement sur les dispositions propres à la technique et aux technologies mises en regard des dispositions « naturelles » des hommes. Et souvent, le match atteste de l’immensité des possibilités vocales et corporelles de l’humain face à des sons produits par des instruments de musiques ou des ordinateurs.

 Au vu des caractéristiques du beat box, la démarche d’Ezra –artiste majeur au sein de cette discipline– qui développe un autre type de dialogue avec et à propos des machines, prend tout son sens. En se mettant au centre d’un dispositif multimédia, qui lui permet non seulement d’imiter et de créer des sons, mais aussi de générer un grand nombre d’effets, Ezra prolonge la démarche du beat box en la poussant encore plus loin. En intégrant à son propre corps, à ses propres capacités, une multitude de commandes, il renouvelle le défi entre l’homme et la machine. Il ne s’agit plus alors seulement d’imiter ou d’inventer des sons, mais de parvenir à maîtriser un dispositif très complexe où les possibilités d’interactions entre l’artiste et son appareillage, sont démultipliées. Car le gant que la Cie Organic Orchestra a réalisé en collaboration avec l’Atelier Arts Sciences de Grenoble–alliant haute technologie et savoir faire artisanal ancestral– permet à Ezra de générer toutes sortes d’effets, démultipliant la maîtrise qu’il doit avoir de son propre corps (et non plus seulement de ses facultés vocales) : potentiellement, chacun de ses mouvement peut activer une commande et donc avoir une conséquence sonore ou visuelle. Certes, l’électronique embarquée n’agit pas seule, mais elle est néanmoins très complexe à maîtriser et suppose un apprentissage poussé.

Homme orchestre en espace immersif

Alors que dans un spectacle conventionnel, les effets additionnels –son, lumière, déplacement de décor– sont obtenus par des moyens techniques indépendants du corps de l’interprète sur scène, Ezra embarque sur lui une sorte de console qui lui permet virtuellement d’intervenir sur toutes les composantes du show. En rassemblant au maximum la gestion des effets scéniques sur son corps, Ezra cherche aussi à garder la maîtrise du spectacle, tout en développant de nouvelles possibilités où l’aléatoire, l’impromptu voire l’incongru auraient leur place, allant bien au-delà du dispositif ultra simple du micro dont il lui semblait avoir épuisé les principales possibilités.

Dans une première étape de travail, qui l’a conduit à Bionic Orchestra 2.0 (précédent spectacle de la Cie Organic Orchestra avec Ezra et L.O.S), Ezra et son équipe ont travaillé avec un smartphone sur lequel avait été implanté diverses applications. La Cie Organic Orchestra utilise alors des applications existantes, et en développe ou en « bricole » d’autres. Ce système était une forme plus « rudimentaire », en tout cas moins aboutie, que celle du gant permettant à Ezra de piloter des fonctions, sans avoir recours à un technicien. Avec son smartphone, Ezra pouvait donc déjà agir sur la réalisation du spectacle. Mais il devait conserver dans la main cet appareil, ce qui le contraignait à garder son regard régulièrement tourné vers son téléphone et gênait la tenue du micro. Étant parvenu à démultiplier considérablement ses possibilités d’agir sur le spectacle, Ezra a ensuite voulu faire disparaître cet appareillage. C’est à partir de ce moment-là qu’il est entré en contact avec l’Atelier Arts Sciences.

Un beat boxer structuré en compagnie

En cherchant à travailler autrement, Ezra s’impose comme un précurseur parmi les artistes issus du beat box. Cette volonté de bousculer les codes et les pratiques de sa discipline l’a aussi conduit à structurer son activité au sein d’une compagnie –Cie Organic Orchestra– selon un mode de fonctionnement proche de celui d’une compagnie de théâtre. En s’appuyant sur cette structure, il peut développer des projets de spectacles sur un temps plus long que celui dont dispose habituellement un performer beat boxer, qui lui, va privilégier l’instant et l’improvisation. Ezra créé au contraire des spectacles en partie écrits, en s’appuyant sur un dispositif complexe de réalisation (lumières, vidéo, son spatialisé, etc), qui demande un temps de création plus important que celui nécessaire à une performance (où l’inspiration du moment sera privilégiée). Se structurer en compagnie est aussi un moyen pour embaucher une administratrice et chargée de diffusion et pour fidéliser des collaborateurs. Cela permet par ailleurs de faire des demandes de subventions auprès de collectivités publiques et de divers partenaires. C’est ainsi une petite entreprise, une start up artistique qui se développe à partir du projet de la compagnie.

Stimuler la recherche artistique par la contribution

Les démarches engagées pour permettre la réalisation de Bionic Orchestra 2.0 (précédent spectacle de la Cie Organic Orchestra avec Ezra et L.O.S), sont aussi à situer dans un environnement nouveau, où sont mises à disposition des technologies afin que des amateurs chevronnés, qu’ils soient artistes ou développeurs, puissent se les approprier pour en définir de nouveaux usages. Ainsi, la Cie Organic Orchestra a-t-elle trouvé de nouvelles ressources et de nouvelles manières de créer en travaillant avec une institution culturelle –l’Atelier Arts Sciences (AAS)– et un centre de recherche publics –le CEA–, qui lui offrent de nouvelles perspectives. Dans une certaine mesure, la mise en place de l’Atelier Arts Sciences procède d’une démarche de renouvellement du service public, à la fois originale et précieuse, consistant à mettre à la disposition d’artistes, une multitude d’innovations technologiques, en espérant qu’ils en feront un usage innovant conduisant à de nouvelles œuvres, comme éventuellement au développement de nouvelles utilisations plus directement commercialisables. Ce processus qui développe un environnement du libre, offre les prémisses d’un service public de l’innovation, tout en s’articulant à une économie encore attachée à la propriété industrielle. Car cette « culture » de la contribution libre, ces passages entre services marchands et services publics ont été testés notamment par les grandes entreprises du net. Ainsi, lorsque Apple renverse ses fondamentaux et propose aux développeurs d’accéder à un téléphone en fait conçu comme une plateforme (jusque là Apple était l’entreprise qui avait poussé au plus loin la protection et le développement intégré en interne), elle se donne des moyens sans commune mesure avec ceux dont elle disposait pour développer de nouveaux usages. Plutôt que d’investir en interne dans un centre de recherche et développement, elle préfère mettre à disposition sa plateforme, qui sera en capacité d’accueillir une multitude d’applications qu’elle n’aurait pas pu développer elle-même… Cette manière de procéder est un système très efficace pour stimuler la créativité et l’innovation –tout en permettant à l’entreprise d’engranger des bénéfices substantiels sans courir le risque de développer des applications dont certaines ne trouveraient par leur marché ou leurs usagers–. L’optique adoptée par l’Atelier Arts Sciences, qui met à disposition auprès d’artistes des technologies du CEA, s’approche de ce modèle, tout en conservant les fondamentaux d’une politique publique combinant soutien aux arts et stimulation de la recherche. Compte tenu des perspectives offertes par cette économie de la contribution, on peut faire l’hypothèse que dans un avenir proche, cette méthode soit engagée à une toute autre échelle, faisant de l’AAS un véritable précurseur en matière de procès d’innovation artistique et technologique…

À LIRE