Colloque

Colloque Création artistique, numérique et formation

 Par Marc Le Glatin, modérateur du colloque, Directeur du théâtre de Chelles

Synthèse des échanges

Les bouleversements des repères techniques étant sources d’invention de formes artistiques, la relation entre les arts, les techniques et les sciences a toujours induit une réflexion chez les artistes et les institutions qui les accompagnent. De l’autre côté, la perméabilité de la science aux productions de l’art s’affirme avec le temps. De nombreux scientifiques savent se nourrir de la poésie, des déplacements de point de vue sur le monde et de l’art du décalage.

Les terrains à partager sont d’autant plus vastes que nous sommes, dans les deux cas, en présence de « métiers aventureux, marqués par la quête, l’invention, le doute » (Alain Brunsvick).

Dans un contexte de diffusion rapide des techniques numériques, cette relation entre arts et sciences se pose aujourd’hui avec une vive acuité :

  • Quels sont les nouveaux enjeux ?
  • Quelles collaborations envisager entre les écoles de formation d’artistes et des partenaires scientifiques ?
  • Quels contenus donner à ces collaborations ?

Les enjeux

En 15 ans, le numérique a envahi tous les champs de l’activité humaine, jusqu’au cœur de notre intimité. Il change nos modes d’expression, transfigure notre regard sur le monde et modifie notre relation à l’autre. Ni les artistes, ni les destinataires des œuvres ne peuvent ignorer cette mutation.

Les logiciels de recherche fabriqués par les scientifiques dévoilent des espaces inexplorés de création. Les enlacements entre son, image et texte, les interactions avec le monde virtuel, la redéfinition de l’espace à l’ère de la 3D, les possibilités de déconstruction du temps et du mouvement, ou les formes déstructurées de la narration ont déjà infiltré les arts visuels et le spectacle vivant.

Pourquoi faudrait-il que les formations supérieures d’artistes intègrent la mutation en cours ? L’enseignement de techniques traditionnelles d’expression ne pourrait-il pas être naturellement raccordé aux techniques nouvelles par de jeunes artistes qui ont baigné depuis l’enfance dans l’univers numérique ? Ne leur revient-il pas, dans l’exercice de l’art, de faire eux-mêmes appel à des scientifiques dont les apports leur semblent utiles ?

 Une telle approche serait manifestement insuffisante. Organiser la rencontre, dès la phase de formation, entre les élèves des écoles d’art et le monde scientifique est une condition qui permettra aux futurs artistes d’appréhender la multiplicité des nouveaux champs créatifs qui s’offrent à eux. Aux techniques numériques correspondent des processus d’invention et des écritures qui revêtent un caractère pluridisciplinaire, collaboratif, interactif, et qui viennent renforcer l’abandon d’une vision essentialiste de l’art. L’artiste est moins que jamais un être isolé dans le monde immanent de sa création. Certes, « la science n’est pas l’art » comme le rappelle Alice Vergara, citant les travaux de Jean-Marc Lévy-Leblond, mais si leur relation part d’une différenciation « il n’y a pas de rupture entre l’art et la science ».

 Néanmoins, l’attirance pour la nouveauté ne saurait induire une perte des techniques traditionnelles de la création artistique. Pour émouvoir, « les artistes vont vers l’intime, parfois jusqu’à la régression » (Alain Brunsvick), et « l’émotion passe aussi très bien avec des techniques rudimentaires » (Sébastien Lenglet, adjoint du directeur, chargé des enseignements au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique). Ce dernier indique qu’il n’existe pas de mutation fondamentale dans la formation de l’acteur, dont la présence charnelle et/ou vocale reste incontournable.

Par ailleurs, une fascination béate pour la modernité technologique ne peut aller jusqu’à l’oubli du fait que l’humain est aussi un être social et un animal symbolique. Les interrogations suscitées par la multiplication de créations « hors-sol », sans que soit intégrée la relation à la communauté, ainsi que celles soulevées par la perte délibérée du sens restent légitimes.

 Compte tenu de l’ensemble de ces questionnements, il convient d’analyser les conditions d’une collaboration entre les écoles de formations artistiques et le monde des sciences et des techniques.

Quelles collaborations ?

 Nombreuses sont les écoles d’art dont certains enseignants sont déjà utilisateurs de techniques novatrices. Au-delà de ce simple fait, la forme première de collaboration avec le monde scientifique et technique consiste à faire intervenir des scientifiques, en particulier des informaticiens, dans les écoles de formation artistique, soit sous la forme de séminaires ou colloques, soit pour des stages ou des cours réguliers. Idem avec des artistes ou collectifs d’artistes spécialisés dans l’art numérique. C’est ainsi qu’Adrien M (Adrien Mondot, informaticien et jongleur/plasticien utilisant l’image numérique de manière sophistiquée) est venu animer un atelier à L’ENSATT. De la même façon, des écoles d’ingénieur comme l’INSA-Lyon collaborent avec des artistes, en particulier via l’Atelier Arts Sciences, pour faire évoluer les visions et les pratiques des élèves ingénieurs. Par exemple, la notion de mur interactif pour danseurs est née dans le cadre d’une U.V croisée arts sciences décrite par Fabrice Ville, enseignant chercheur à l’INSA.

 Une autre formule consiste à établir des partenariats avec d’autres écoles d’art, ou avec des écoles d’ingénieurs. Dans ce dernier cas, les expériences sont souvent géo-localisées, comme c’est le cas à Nancy avec l’ARTEM qui regroupe dans une même formation des étudiants de 3 écoles : une école d’ingénieur, une école de commerce et d’une école d’art, qui vont d’ailleurs créer un campus commun. L’échange et le dialogue à partir de langages éloignés deviennent alors un impératif fructueux pour tous. Ce type de collaboration peut aller jusqu’à la création d’une option soumise à validation diplômante. Le partenariat peut aussi se nouer avec des centres de recherche artistique, comme celui établi entre l’ENSATT et « La Panacée » de Montpellier, ou avec des centres de recherche scientifique spécialisés comme c’est la cas entre le CNSAD et le « Laboratoire Cygale » expérimentant des techniques de pointe en image numérique.

 Les liens avec la recherche fondamentale ont aussi leur pertinence. Alain Berthoz, professeur honoraire au Collège de France et membre de l’Académie des sciences mène un travail sur « la magie du cerveau », et plus particulièrement sur la perception des sons et des gestes qui influe directement sur l’action d’émission de sons et de gestes. Il souhaiterait pouvoir travailler davantage avec des danseurs, acteurs, musiciens ou plasticiens, ce qui devrait pouvoir se faire à l’issue de ce colloque. Il est à noter que l’Ecole du Fresnoy ou l’Ecole européenne supérieure de l’Image Angoulême-Poitiers, par exemple, ont déjà des collaborations avec des unités de recherche fondamentale.

 Enfin, le lien avec le monde productif local (quelque soit la taille des entreprises concernées) constitue un vecteur très dynamisant pour les élèves d’écoles d’art, comme c’est le cas à partir de l’Ecole d’Art d’Aix-en-Provence, école qui fut pionnière sur les relations entre art et science.

 Tous ces types de croisements, de frottements entre personnes venant d’univers différents sont a priori propices au développement de l’imaginaire (y compris chez les scientifiques) et aux métamorphoses des formes. Mais comment procéder ?

Les contenus 

Tout part d’une reconnaissance mutuelle des artistes et des scientifiques, y compris quand ils ne parlent pas le même langage. C’est au cœur des rapports dialectiques entre artistes et scientifiques que se situe le champ privilégié de la bataille de l’imaginaire.

Il importe de prendre le temps de confronter les pédagogies quand il s’agit d’un lien avec une autre formation ou de confronter les objectifs avec les autres entités collaboratives. Des collaborations géo-localisées (Grenoble en fournit un exemple probant) permettent de se côtoyer régulièrement pour que les idées justes viennent.

A ce temps de réflexion, certains considèrent qu’on doit associer les étudiants qui sont des natives du numérique. La relation formateur/formé est ainsi amenée à évoluer avec le développement de ces projets pluridisciplinaires et collaboratifs.

En même temps, Jean-Paul Ponthot rappelle qu’une école d’art est toujours « un espace de liberté » et que le pré-formatage des formations croisées peut figer l’aventure. Ainsi, l’Ecole d’Aix revendique-t-elle d’emblée « une part d’indiscipline ». Elle s’est par ailleurs dotée d’une plateforme collaborative permettant d’associer des projets de personnes non inscrites à l’école d’art.

 Le travail au projet entre personnes qui ont un désir de collaborers’avère particulièrement efficace comme celui qui a mis en relation la résidence grenobloise de l’Ecole Nationale Supérieure de Création Industrielle, dirigée par Roger Pitiot et une équipe artistique en résidence à l’Atelier Arts Sciences. Ezra, beatboxer et Thomas Pachoud, ingénieur multimédia, ont travaillé avec les étudiants designer autour du développement d’un gant interactif pour un spectacle de beatbox augmenté.

 Il est aussi rappelé qu’il faut maintenir un enseignement généraliste, tout en mettant les élèves en contact avec les possibilités offertes par le 3D, l’hypermédia, le monde virtuel, la robotique ou la mécatronique. Il apparaît alors que le temps de formation pourrait être élargi.

Thierry Pariente recueille un net assentiment quand il insiste sur la nécessité d’apprendre à gérer un projet pluridisciplinaire auquel participent au même degré plusieurs créateurs. Ce processus qui, dans le spectacle vivant, prend le nom d’ « écriture-plateau » nécessite conseils et simulations.

Certains évoquent la possibilité d’intégrer dans les formations une réflexion concernant la modification de la place du spectateur dans toute une partie des œuvres intégrant les technologies numériques. Le spectateur ou le regardant peuvent même être amenés à se trouver isolés au centre de l’œuvre (exemple fourni par les œuvres immersives de Balthazar Auxiètre, artiste multimédia passé par Le Fresnoy).

Enfin la question du sens oblige à introduire à certains moments une réflexion conduite par des philosophes ou des chercheurs en sciences sociales. Le développement du monde numérique nécessite plus que jamais que les élèves aient des notions claires en histoire des arts, des sciences et de la pensée. Selon certains des intervenants, il faudrait aussi qu’ils soient préparés à intervenir auprès des publics qui ont pour principale référence les effets technologiques dont raffole l’industrie du divertissement. La question de la projection de la communauté dans les œuvres d’art à fort support technologique se pose d’une manière nouvelle qui peut modifier la perception et la place de l’artiste.

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 Il apparaît que les écoles de formation artistique ont déjà pris de multiples initiatives auxquelles les institutions nationales doivent être attentives pour faire évoluer leurs propres dispositifs (financements croisés, organisation des directions ministérielles, place respective du Ministère de la Culture et de la Communication et du Ministère de l’Enseignement supérieur, … ). D’un autre côté, est-il urgent de précipiter des refondations institutionnelles quand l’environnement est encore aussi mouvant ? Nous ne sommes qu’au début d’un processus de mutation qui devrait toucher profondément nos schémas mentaux, avec l’abandon des raisonnements linéaires traditionnels pour des constructions en arborescence, ou bien en raison des implications anthropologiques de la révolution technique en cours. Pour le moins, ces moments d’échanges et de confrontations permettent-ils à chaque participant, artiste, scientifique, institutionnel, étudiant, … de se mettre à penser autrement sa propre activité.

 Marc Le Glatin

Colloque proposé par le ministère de la Culture et de la Communication et l’Atelier Arts Sciences et l’Hexagone Scène Nationale Arts Sciences – Meylan
Modérateur : Marc Le Glatin
avec
- Balthazar Auxietre, artiste multimédia, diplômé du Fresnoy
†- Alain Berthoz, professeur honoraire de la Chaire de physiologie de la perception et de l’action du Collège de France
- Alain Brunsvick, chef du département des publics et de la communication au ministère de la Culture et de la Communication
- Antoine Conjard, directeur de l’Hexagone Scène Nationale Arts Sciences – Meylan
†- Jehanne Dautrey, professeur d’esthétique et théorie des arts contemporains à l’ENSA de Nancy
- Ezra, artiste beatboxer, directeur artistique de la Cie Organic Orchestra
†- Sébastien Lenglet, adjoint du directeur chargé des enseignements et de la communication au CNSAD
Thomas Pachoud, directeur technique de la Cie Organic Orchestra, programmeur et régisseur vidéo
†- Thierry Pariente, directeur de l’ENSATT
†- Roger Pitiot, directeur de la résidence ENSCI – Les Ateliers au CEA Grenoble
†-  Jean Paul Ponthot, directeur de l’Ecole d’Art d’Aix-en-Provence
†- Eric Prigent, responsable pédagogique création numérique du Fresnoy
†- Marie-Noëlle Semeria, directrice scientifique du CEA Tec
†- Alice Vergara, chargée des études à l’EESI Angoulême & Poitiers
†- Fabrice Ville, enseignant-chercheur à l’INSA Lyon
Fabien Zocco, artiste plasticien, diplômé de l’EESI Angoulême & Poitiers