Ganterie et technologie

Par Pierre-Alain Four, sociologue et directeur artistique de l’Ensemble Boréades

Allier l’artisanat d’art avec la haute technologie

Qui aurait pu imaginer que le savoir faire de la ganterie, accumulé au cours d’une histoire grenobloise longue de plusieurs siècles, trouverait à s’exprimer comme jamais jusque-là, lorsqu’un beat boxer, accompagné de chercheurs du CEA, pousserait la porte de l’atelier de Jean Strazzeri ? Et pourtant, c’est bien de cette association improbable entre un artiste, des chercheurs et un artisan d’art, qu’est né un gant tout à fait exceptionnel, cachant sous son apparente simplicité une technologie de pointe. Permettant notamment de piloter à distance du son et de la lumière, ce prototype développé pour le spectacle Bionic Orchestra 2.0 s’avère en outre porteur de débouchés dans d’autres secteurs, allant du jeu vidéo jusqu’à la médecine.

Artisan gantier ? On imagine une activité un peu surannée, en perte de vitesse, et sans doute aura-t-on raison mais jusqu’à un certain point seulement… Car après avoir rencontré Jean Strazzeri, qui connaît sur le bout des doigts l’histoire du gant à Grenoble, on constate que le parcours de cet accessoire oscille entre survie et résilience. Grenoble est depuis plusieurs siècles l’un des principaux centres de production du gant, selon un savoir faire ancestral qui est aussi en train de se perdre à l’orée du XXIe. Mais comme souvent pour les métiers d’art, il est possible de rebondir en s’orientant vers des marchés de niches, principalement le luxe et… les nouvelles technologies.

Beau dehors, sophistiqué à l’intérieur

Ainsi Jean Strazzeri, probablement le seul gantier encore en activité sur l’agglomération grenobloise, a-t-il été sollicité lorsque l’équipe d’Ezra et les chercheurs du CEA ont envisagé de réaliser un gant capable d’intégrer puces électroniques et interrupteurs divers, sans parler des capteurs de mouvement qui jouent un rôle clé dans cet instrument sans équivalent jusque-là. « J’ai avant tout fait un beau gant » revendique Jean Strazzeri lorsqu’on l’interroge sur les difficultés qu’il a dû surmonter pour répondre à un cahier des charges particulièrement complexe. De fait, le gant utilisé sur scène par Ezra apparaît comme un bel objet, fait d’un cuir souple et noir, qu’on imagine volontiers doux au toucher. Lisse et beau, il ne laisse ainsi pas deviner que son enveloppe dissimule un circuit imprimé miniature, une pile au lithium et surtout un câblage d’une grande complexité, devant allier souplesse et discrétion, pour permettre à Ezra de déclencher toutes les fonctions qu’il souhaite, d’un simple effleurement de son pouce sur ses phalanges…

Mais avant d’en arriver là, il aura fallu tout le savoir faire et la maîtrise d’un gantier qui a commencé son apprentissage à 14 ans et a depuis exercé tous les métiers liés à cet artisanat d’art. Reconnu par la profession –il est le seul gantier à avoir été sacré meilleur ouvrier de France et à avoir été sélectionné par le prix de l’intelligence de la main attribué par la fondation Liliane Bettencourt– il est aussi à la tête de la dernière ganterie artisanale installée à Grenoble. Cette longue carrière dans le gant a amené Jean Strazzeri à répondre à toutes sortes de commandes, notamment pour les grands couturiers du luxe, et donc à satisfaire aux exigences les plus sophistiquées. Aussi a-t-il vu arriver la demande d’Ezra et du CEA avec beaucoup d’intérêt, et l’a envisagée comme un challenge de plus dans une carrière moins tranquille que l’idée qu’on peut s’en faire.

Un prototype qui ouvre de nombreuses perspectives

Vu la complexité du cahier des charges, Jean Strazzeri a réalisé lui-même cette commande. Après plusieurs essais, un prototype suffisamment résistant, conçu aux mensurations précises d’Ezra – un moule de sa main ayant été réalisé pour l’occasion–, a été mis au point. L’une des difficultés de ce projet étant de permettre une parfaite mobilité de la main de l’artiste, tout en s’assurant que le système de câblage fonctionne sans faillir. Après diverses tentatives, Jean Strazzeri a choisi de coudre les câbles en zigzag, pour leur permettre de se déployer. Mais cette technique suppose une grande habileté dans sa réalisation, surtout si l’on considère à quel point un doigt est étroit, le cuir un support fin et les fils des conducteurs délicats…

Ce mélange de savoir faire acquis tout au long d’une vie de pratique et de bricolage mécanique, cette étonnante capacité de l’artisan à adapter ses techniques à des demandes inédites, explique sans doute la réussite à la fois formelle et technique de ce gant. Si, lors des premières représentations, les prototypes ont parfois connu quelques petites défaillances, essentiellement dues à la gestion de la mobilité des câbles dans le gant, ils sont aujourd’hui parfaitement au point. Outre la performance que constitue la réalisation d’un tel objet, il est aussi probablement promis à un bel avenir dans d’autres secteurs comme le jeu vidéo, la médecine ou tout secteur d’activité qui nécessite mobilité dans l’espace et maîtrise d’un dispositif informatisé… Perspectives qui enchantent l’esprit curieux et aventureux d’un des derniers représentants de la ganterie à Grenoble, qui espère bien, par ces diversifications, trouver l’occasion de transmettre un savoir faire qu’il est actuellement l’un des rares à maîtriser encore.