La Terza Luce

La Terza luce, un dialogue de vibrations immatérielles

Par Christiane Dampne, Journaliste culturelle
Presse nationale : Mouvement & Stradda
Auteure de documentaires de création sonore

Pour le concert La Terza luce, Michele Tadini a écrit sa partition musicale avec un instrument de plus : la lumière ! Aux manettes d’un impressionnant dispositif de contrôle, il a su s’entourer de deux collaborateurs hors pair : Angelo Guiga et Françoise Henry. L’ingénieux technicien chercheur métamorphose les disques laser en papillons et invente des baguettes vibrantes pour jouer d’impossibles trémolos. Munie d’une baguette magique, la scénographe matérialise quant à elle l’immatérielle lumière ! À ce trio conceptuel, s’ajoute un trio musicien : le percussionniste Thibaut Weber, la bassoniste Sophie Raynaud & la violoncelliste Marie Ythier. Des interprètes de haut vol au service d’une composition musicale exigeante.

Retour sur la genèse d’une recherche innovante portant sur les interactions entre le son et la lumière, et la préparation d’un concert conçu comme un voyage synesthésique.

À quel point musique et lumière peuvent-elles s’épouser, se renforcer, s’opposer au sein d’une même composition ? La Terza luce [La Troisième lumière, en italien] concrétise un rêve ancien de Michele Tadini : celui de mettre en relation, de manière novatrice, une partition de lumière avec une partition de musique. Le compositeur avait déjà travaillé sur le rapport des deux médias lors du projet Chromatophore [Biennale Arts-Sciences 2011], mais dans une simple relation de synchronie, à l’instar de ses illustres prédécesseurs, Scriabine et Schönberg qui proposaient une grille de correspondance entre les notes et les couleurs. Michele Tadini  se démarque ici d’une démarche de synchronisation, qualifiée de « pléonasme » par Xenakis. Il se démarque aussi d’une composition aléatoire entre le son et la lumière, et d’une composition séparée. La grande originalité de son projet revient à l’inclusion de la partition lumineuse DANS la partition musicale, et au traitement en temps réel avec le logiciel MAX MSP permettant d’impulser et de moduler différentes sources de lumière en fonction des sons des instrumentistes.

Une recherche au service de la synesthésie

Qu’entend-on par « troisième lumière » ? « Il s’agit des effets de « battements lumineux » autonomes à partir de vibrations lumineuses, tout comme parfois un 3e son émerge de 2 sons joués ensemble », explique Angelo Guiga. Et Michele Tadini de surenchérir : « La Terza Luce peut peut-être ouvrir l’esprit sur une nouvelle dimension de la perception ou la lumière devient son et ou le son devient lumière. Un nouvel état ou les yeux créent leur illusions sonores et ou les oreilles vibrent au scintillement de la lumière. Le but de ce projet est de pouvoir vérifier ces hypothèses et d’élargir la recherche sur les interactions possibles entre son et lumière selon plusieurs points de vue : physique, perceptif, cognitif, compositionnel. »

Pour mener à bien cette quête d’une troisième lumière, il convenait d’abord de mettre en place les outils : rechercher un vocabulaire, une grammaire des synesthésies possibles : « on pourrait aussi dire un manuel de contrepoint en se demandant comment et jusqu’à quel point on peut croiser les principes du contrepoint musical. »

Prix A.R.T.S. 2011 et étapes de la recherche

Lauréat du prix A.R.T.S. 2011 (Arts Recherches Technologies Sciences), le tandem Michele Tadini & Angelo Guiga a bénéficié d’une résidence de recherche au sein de l’Atelier Arts-Sciences en 2012-2013. Une résidence déclinée en plusieurs périodes. La 1e étape est dédiée à la programmation et aux expérimentations : développer un logiciel afin de construire un vocabulaire sonore et lumineux commun, une grammaire commune. Associer à une touche de clavier non une couleur mais un effet de lumière. À partir de ce vocabulaire, Michele Tadini compose des séquences et joue de la lumière avec les touches de son clavier comme si c’était une gamme. Ce fut un long travail de composition tout en mettant au point l’outil.

Il s’en est suivi la mise en place de tests perceptifs lors du salon Expérimenta 2012. Le duo conçoit plusieurs séquences musicales et lumineuses – avec des projecteurs à LEDs – mettant en jeu différentes relations possibles de synchronisation et de décalage. Le public est invité pendant trois jours à rendre compte de sa perception concernant les différents principes compositionnels appliqués à la relation entre le son et la lumière. 556 personnes participent et leurs réponses permettent au compositeur d’épurer ses propositions trop complexes, donc non perceptibles, et d’allonger certains tableaux pour favoriser une induction hypnotique.

L’étape suivante en 2013 concerne la préparation du concert. Le passage d’une recherche à une présentation publique constitue un enjeu de taille. Comment mettre en scène et rendre perceptible les découvertes ? Et comment matérialiser la lumière ? Réponse : en scénarisant le concert en six parties, en s’entourant d’une scénographe avertie, en inventant de nouveaux objets lumineux, en déclinant sous toutes les formes le thème de la vibration.

Un voyage en six mouvements

L’architecture du concert offre une narration en six tableaux : Buio (noir) – Chaos – Rythme – Adagio – Concerto de lumière – La Terza luce. Et chaque tableau présente un type de relations spécifiques entre les deux médias : Alternances – superpositions – synchronisations – analogies – polyphonies – espaces.

« Au début du concert, les deux éléments sont séparés, explique Michele. Les instrumentistes jouent dans le noir et sont immobiles dès l’apparition de la lumière. Il y a alternance. Lumière et son communiquent séparément par le rythme. Cela correspond au Locutus en musique – une alternance de voix. Dans ce prélude, nous présentons tous les éléments et nos effets qui seront utilisés tout au long du spectacle, comme dans une ouverture en opéra. Nous mettons l’accent aussi sur l’importance du noir et du silence comme élément du langage signifiant. »

A cette scène d’exposition succède une superposition des éléments sonores et lumineux. Une superposition cacophonique avec différentes qualités de tension musicale proche du chaos : « C’est une critique implicite de la société de l’image, précise le compositeur : nous sommes saturés d’images et submergés par l’excès d’informations. Quand on entre dans un bar, il y a deux télévisions en même temps, de la musique à la radio, et les gens parlent, répondent simultanément à leur téléphone, consultent leurs mails. Cette folie est devenue normale ! J’ai reproduit cette surproduction chaotique qui nous dérange : on a 90 secondes de saturation sonore complète, au seuil de la douleur. »

Dans le 3e mouvement, tout est synchronisé, ordonné sur une pulsation constante et commune, et le 4e – Adagio – vient à point nommé pour apporter une accalmie. La présence des instrumentistes dans la salle, au milieu des spectateurs et sous les ampoules à filament, renverse la perspective avec l’électronique sur scène. « La proximité permet au public d’entendre les vrais sons des instruments, une expérience que le numérique nous fait oublier. C’est beau d’écouter un violoncelle à une faible distance. On redonne ce sentiment analogique de la continuité, du plaisir de la perception. »

Ce moment poétique vient laver nos yeux et nos oreilles pour mieux écouter et voir, avant le 5e mouvement, à nouveau très chargé vers un fortissimo général. C’est là que sont utilisés plusieurs principes des tests perceptifs : le clignotement de la lumière, les différentes fréquences du tremolo sonore et de stroboscopie lumineuse, les relations de délai, de canon, le contrepoint entre les instruments.

Quant à la dernière scène – la Troisième lumière-, elle restera gravée dans la mémoire du public pour cette magnifique architecture de lumière matérialisée grâce au brouillard. « On se trouve projeté dans un espace onirique mouvant. Le défi technique est la course contre le temps car on doit remplir la salle de fumée en trois minutes dans le noir. Le public ne voit plus un plateau. Il est DANS l’image puisque cela prend toute la salle. »

Matérialisations de la lumière & fil rouge de la vibration

Lors des tests, l’unique source lumineuse utilisée fut les projecteurs à LEDs. Pour le concert, il était impératif d’enrichir les propositions. L’apport de la scénographe Françoise Henry fut indéniable. Elle a réfléchi à d’autres objets lumineux : ampoules à filament, lampes à décharge, projecteur vidéo, fibres optiques du sol au plafond. Et pour répondre à la nécessité de rendre la lumière visible dans l’espace, elle a proposé plusieurs matériaux de projection adaptés : tulles, écran de rétroprojection noir, brouillard, films polarisants qui décomposent la lumière, des matériaux transparents, opaques et luminescents. Un travail d’orfèvre pour ciseler la lumière, rendre palpable cette forme immatérielle et offrir une scénographie de l’écoute : « En réponse à la composition, le travail de la matérialisation de la lumière a pour fonction d’aboutir à la création d’un espace abstrait propice à une forme d’écoute modifiée qui est proposée au spectateur », souligne Françoise Henry.

De son côté Angelo Guiga a détourné et recyclé des vidéo-disques laser multicouches de 33 cm. En tournant à grande vitesse, ils se dématérialisent, deviennent transparents et créent un effet hallucinatoire.

La recherche d’analogies sur le thème de la vibration constitue le fil rouge pour préparer le concert. Une exploration de différentes vitesses de vibration sur des supports tous azimuts : films polarisants, baguettes, peau de la grosse caisse, filaments des ampoules, fibres optiques et cordes du violoncelle….

Entrelacs des contraires & perspectives d’avenir

Si Michele Tadini  s’inscrit dans une filiation de musiciens qui ont essayé d’inclure d’autres médias dans leur composition, il s’émancipe d’une stricte correspondance son / lumière avec ce nouveau projet.L’évolution technologique a contribué à cet affranchissement en mettant à sa disposition d’autres outils pour explorer les interactions complexes entre les deux médias.

La singularité du concert ? Le mariage entre nouvelles et anciennes technologies, numérique et analogique, clavier électronique et instruments acoustiques. Et l’affirmation de l’humain sur la technologie avec des manipulations à vue sur le plateau.

Quel est le prolongement de La Terza luce ? Le logiciel, créé et mis au point, représente un bel outil qui pourra être réutilisé ultérieurement dans d’autres recherches et d’autres spectacles. Le duo complice va également collaborer au projet de recherche MELODICA au sein d’une équipe pluridisciplinaire. Un projet de trois années financé par l’Agence nationale pour la recherche (ANR) pour permettre à des personnes handicapées de devenir interprètes d’une œuvre avec des instruments innovants adaptés à leur handicap. Une nouvelle histoire va s’écrire. A suivre !…

Christiane Dampne, journaliste

 

QUELQUES RESSENTIS DE SPECTATEURS

« J’ai beaucoup aimé le spectacle malgré le fait que je ne sois pas vraiment attirée par la musique contemporaine habituellement. Je ne suis donc pas une spécialiste du genre, mais j’ai trouvé que les artistes ont créé une atmosphère vraiment unique et parfois assez étrange. Les points forts :

- les musiciens dans le public avec cette communication entre eux qui donnait le sentiment d’être au milieu d’une conversation animée sans pouvoir s’exprimer,

- les jeux de l’artiste avec les fibres de lumière sur la scène, très poétique. Un régal pour les yeux et les oreilles,

- les effets de lumière vers la fin du spectacle avec la fumée, l’illusion étonnante d’être transportée dans une autre salle ou dans un autre monde! »

« Il y a plusieurs lectures possibles de cette proposition originale : on peut se laisser porter par ce que l’on voit et entend sans chercher à comprendre la logique des interactions. C’est ce que j’ai fait. À d’autres moments par contre, j’ai tenté aussi de décrypter l’interaction son / lumière. Ce concert bouscule nos modes de réception. »

« J’ai été vraiment séduit par ce spectacle car ce fut un très beau voyage. Mais je suis très vieux jeu au niveau de l’harmonie musicale et je n’ai pas été sensible aux tensions musicales. Cependant j’ai apprécié l’atmosphère sombre et mystérieuse qui se dégage de la composition. J’ai adoré les modulations sonores, l’ambiance qui en découlait était tout à fait psychédélique et agréable.
Le travail sur les lumières m’a tout à fait séduit, même si j’ai trouvé la lumière bleue trop intense. L’idée du laser est excellente. Pourtant on perd la dimension humaine du spectacle. Finir la pièce sur cet objet technologique m’a un peu dérangé.
Je trouve que la composition numérique apporte des possibilités énormissimes pour créer des ambiances. Dans un spectacle comme celui-ci, rajouter de la synthèse sonore sous forme de nappes d’ambiance et effets sonores pourrait être tout à fait approprié selon mes gouts, dans la gamme des musiques électroniques diffusées dans les soirées ! »

« C’est un concert de musique contemporaine qui dégage une certaine austérité et l’on peut rester sur le seuil. Pour ma part, j’y suis rentrée lorsque les interprètes sont venus parmi nous. Ils nous ont enveloppés de leur musique grâce à la proximité. L’atmosphère était paisible avec des ampoules au-dessus de nos têtes dont la luminosité variait selon les notes de musique. Les visages de mes voisins apparaissaient ou disparaissaient. C’était touchant et très poétique. On aurait dit de petites lucioles disséminées dans les airs ! »

« J’ai trouvé les images produites par le tournoiement des disques laser incroyables, vraiment très réussies ! Et j’ai adoré la fin spectaculaire avec le brouillard sculptant l’espace. On se serait cru dans une vraie traversée du Pacifique ! Il y a eu plusieurs images fortes : les silhouettes des musiciens jouant avec leurs pieds dans les nuages. Ou simplement toutes nos têtes dépassant de la nappe brumeuse. Ces nouveaux espaces sans cesse métamorphosés ouvrent grande la porte de nos imaginaires ! L’impression de flotter d’un paysage à l’autre. Un voyage insolite en apesanteur… »


La Terza Luce – Teaser 2014 par Atelier-Arts-Sciences