Les Acteurs de Curiosité Territoriale

Par Pierre-Alain Four, sociologue et directeur artistique de l’Ensemble Boréades

La curiosité en ACT et en œuvre

La Biennale Arts Sciences organisait pour son édition 2013, des ateliers de découverte du territoire meylannais métropolitain, en proposant au public de se transformer en « Acteur de Curiosité Territoriale ». Une dénomination propre à susciter l’intérêt et qui a permis à environ 250 personnes d’explorer, de réfléchir et de se questionner sur des thématiques liées à l’urbain, au social, à l’économique, à l’environnement… A priori très simple, cette proposition renouvelle aussi la manière dont est sollicitée la participation du public, ou plus exactement sa contribution, tout en créant des conditions propres à faire naître des idées nouvelles. Les Acteurs de Curiosité Territoriale ou ACT fonctionnent notamment sur une mise en jeu de méthodes exploratoires dérivées du champ de l’art et de la science, dispositif qui a permis de débattre sur des « questions de société ».

Tout le projet de la Biennale repose sur l’idée qu’arts et sciences sont des domaines connexes, dont la mise en dialogue sera fructueuse. Mais c’est une chose que d’en faire l’hypothèse et ç’en est une autre encore, que le public se l’approprie, lui trouve un intérêt, soit en capacité de la discuter… Pour rendre tangible ce propos et cette optique de travail qui anime aussi la programmation de l’Hexagone et les activités de l’Atelier Arts Sciences, la Biennale procède par divers canaux : des spectacles qui résultent d’une démarche arts sciences, un salon – EXPERIMENTA –, qui permet de faire ou de voir des expériences, des colloques…

L’institution culturelle pourvoyeuse de débats de société

Et puis elle propose ces « Acteurs de Curiosité Territoriale », dont l’intitulé attire l’attention, tout comme l’acronyme –ACT– qui sous-entend que le débat autour d’une question peut aussi passer par une action concrète et par un investissement de soi. Le concept central des ACT consiste à réunir un petit groupe autour d’une thématique pour qu’il invente notamment par une démarche collective, des moyens pour traiter de la question posée. Et de ce point de vue, les Acteurs de Curiosité Territoriale, se sont avérés une excellente méthode pour envisager autrement la participation du public à une proposition artistique et culturelle.

Les ACT ne sont donc pas une simple ballade urbaine. Ils ont au contraire été pensés pour engager la discussion sur une question, tout en cherchant à être le moins « impressionnants » possible, de manière à atténuer l’inquiétude que peut avoir un public non initié en face d’une proposition culturelle ou d’une conférence. Ainsi, chaque ACT fait une proposition libellée de manière simple et attractive : Du jardin potager à la culture urbaine, Ralentir la ville, La vie en 2050, voire humoristique : Dans la peau d’un blaireau en ville, ou pratiquant le contre-pied : Des livres et vous ? Délivrez-vous ! Ces thématiques ont été proposées au public par les partenaires de la Biennale, public qui pouvait alors s’inscrire dans une vingtaine de parcours se déroulant du 3 au 7 octobre 2013.

Consignes et dispositifs pour une méthodologie ludique

On peut parler à propos des ACT de la mise en place d’un véritable « dispositif », décliné depuis le « modèle » que nombre d’artistes et quelques géographes ont pratiqué : Un dispositif est un système de règles et de contraintes qu’impose ou que s’impose un artiste pour produire une œuvre. Cette méthode créative, qui peut paraître étonnante, puisqu’on envisage souvent l’art comme un espace de liberté par excellence, est en fait considérée par l’artiste comme un moyen pour produire des idées, de préférence inattendues, parce que suscitées par un contexte inhabituel, en faisant le pari que la contrainte obligera à penser autrement. À y regarder un peu plus en détail, les ACT participent d’un processus assez proche. En effet, leurs organisateurs suscitent, par un appel dans le réseau des spectateurs et des acteurs proches de la Biennale et de l’Hexagone, l’élaboration de questions. Seul préalable pour la constitution de ces questionnements : qu’ils suscitent une curiosité partagée.

Muni de cette « collection » de sujets, les responsables de la tenue des ACT, proposent qu’ils soient ensuite traités selon une procédure identique pour tous : la, ou les personnes qui ont proposé une question, animeront un temps commun, de la manière dont ils le souhaitent et auquel s’inscrira qui veut. Ce temps commun peut être une discussion, une promenade, ou tout autre manière qui paraît adaptée à l’échange. L’idée étant de proposer une forme d’accueil qui garantisse une prise de parole ouverte. Dans ce contexte, les participants, devront cependant se conformer à quelques objectifs très simples : prendre des photographies ou enregistrer des sons, en choisir quelques uns à la fin de la rencontre, y ajouter une légende et situer sur une carte le parcours qu’ils auront fait pendant leur atelier.

Cette proposition s’articule aussi à une manière de faire proche de celle des chercheurs, car les ACT proposent une approche combinant la mise en route d’un processus de réflexion de type scientifique tout en aménageant un système propice à l’imaginaire. Ils permettent d’effectuer les prémisses d’une démarche d’observation, car ils mettent les participants en condition de découverte. Le fait d’avoir à prendre des photographies, ou encore de situer le parcours dans la ville, sont autant de moyens que pourraient, par exemple, mettre en place un ethnologue. Il y a là une forme de mise en jeu ou en questionnement de la méthodologie scientifique, sans discours, sans théorisation excessive, obtenue grâce à un passage par la pratique, impliquant les participants de manière très simple.

Un moment sans équivalent dans la vie des gens

            Autre caractéristique des ACT : ils sont un moment de calme dans un quotidien ordinairement voué à l’efficacité et à l’utilité. Ce type de dispositif s’appuie sur la question d’actualité pour créer une « brèche » dans une vie quotidienne généralement bordée par des contraintes (travail, famille, transports…). Les ACT deviennent alors un support, qui permet de déclencher une prise de parole personnelle, autorisant les participants à s’exprimer sur différents registres : cognitifs, émotionnels, réactifs, critiques, etc. Autrement dit, les ACT permettent un « moment » différent dans la vie des gens, un moment où ils vont avoir le temps de penser à d’autres choses, un moment où ils vont faire fonctionner leur imaginaire, où ils vont activer autrement leurs connaissances. Un moment qui leur permettra aussi de rencontrer et d’échanger avec d’autres personnes. Les ACT participent alors à une forme de réappropriation par les individus de leur libre arbitre.

L’espace proposé par les ACT est donc assez différent de tout ce qu’un individu peut rencontrer dans sa vie quotidienne. Il ne s’agit ni d’une discussion entre amis (les participants ne se connaissent pas), ni d’assister à une conférence avec des questions à la salle. Il ne s’agit pas non plus d’améliorer de manière construite ses connaissances (comme on pourrait le faire en lisant un ouvrage sur la question traitée)… L’exercice consiste plutôt à donner au participant la possibilité de faire un pas de côté dans sa manière d’appréhender le savoir ou une question contemporaine. Et pour cela, il est mis en situation pour penser autrement. In fine, il n’a pas forcément non plus l’impression d’être « obligé » de réfléchir, car le dispositif est suffisamment convivial et informel pour que cet écart se fasse sans effort apparent.

Les ACT sont donc un « cadre » sans équivalent : on n’y apprend pas comme à l’école, on n’y réfléchit pas comme dans un amphithéâtre, on n’y milite pas non plus, mais on s’y « pose », on prend le temps de réfléchir, pour redonner du poids au processus de questionnement. Un ACT permet de lutter contre notre propension à rendre utile ou efficace tout notre temps : réfléchir, prendre du recul sur ce qui ne nous pose plus question, sont aussi une hygiène de vie qu’on a tendance à mettre de côté, or, elle est essentielle, dans une société où la consommation tend à prendre le pas sur tout autre valeur.

Une innovation pédagogique qui pourrait être valorisée

Dans la mesure où on peut considérer que les Acteurs de Curiosité Territoriale sont une proposition innovante en termes d’animation de la contribution citoyenne, en termes de méthode pour inciter les individus à se parler, en termes de capacité à faire émerger des questions hors des sentiers du journalisme ou du militantisme, en termes de capacité à proposer un « instant » déconnecté des modalités ordinaires de la vie quotidienne, on peut alors se demander si cette méthode ne devrait pas faire l’objet d’une véritable évaluation. En posant la question de savoir si les ACT sont un moyen d’approcher autrement les connaissances parce que les individus sont sollicités de manière inhabituelle, peut-être mettra-t-on en évidence l’ébauche d’une méthodologie originale, qui pourrait être reprise par l’Hexagone et diffusée au-delà. Cette valorisation pourrait sans doute être aussi un moyen de rendre visibles les souhaits des responsables de la Biennale et de l’Hexagone en matière de renouvellement de la place de l’institution culturelle.

 En effet, les ACT sont le reflet des ambitions d’une Biennale qui veut inscrire de manière différente le secteur culturel dans la cité. En l’occurrence ici, il s’agit de montrer que ce secteur peut contribuer à la formation des individus, à révéler ou à exciter leurs capacités de réflexion, au même titre que le secteur de l’enseignement. Avec une différence cependant : il ne s’agit pas de dispenser un savoir livresque et encore moins de valider des années de formation, mais de proposer une alternative aux modes classiques de transmission et de diffusion du savoir. Dans cette perspective, l’institution culturelle et ses activités se proposent d’être une école de la seconde chance ou une proposition de formation discontinue, offerte aux envies et à la curiosité de « spectateurs » envisagés non plus comme de simples consommateurs d’une proposition culturelle, mais comme des acteurs partie prenante de l’offre qui leur est faite.

À LIRE

 

Partenaires Hexagone Scène Nationale Arts Sciences, CAUE de l’Isère, Balthazard et Cotte, CCSTI La Casemate – Grenoble

Les Acteurs de Curiosité Territoriale 2013 :
Josette Verdun (ACACIA), Bertrand Vignon, Julien Vaccari (Un tramway nommé culture), Sylvie Reghezza, Emmanuelle Trehoust (UJF), Julien Ducrotois (AGEDEM), Geneviève Goubel (ALEC), André Chatagnat (Union de quartier Vivre aux Aiguinards), Nathaly Brière (Atelier Arts Sciences CEA), Edouard Schoene (Fontaine Association amis mots), Lise Clément, Aline Boyer et Anne-Laure Querlioz (Bibliothèques Meylan), Colette Allemand, Mathieu Thomas (CINE), Marie-Albine Lesbros (Espace 600), Sonia Yassia (régie de quartier Villeneuve – Village Olympique), Nadia Benichou (MJC Pont-du-Sonnant, Pascale Auclair (Custer Reflex), Laurent Ageron (ville de Pont-de-Claix, Agnès Blanchard (LEGTA)…