Les scientifiques

1. Motivation des scientifiques

Par Christiane Dampne, Journaliste culturelle
Presse nationale : Mouvement & Stradda
Auteure de documentaires de création sonore

Amal Chabli : J’aime être en contact avec des visions extérieures à l’activité scientifique. Je suis très intéressée par les questions soulevées par la compagnie sur les mécanismes de notre pensée. Cette interaction avec les artistes réinterroge mon travail, me permet de me poser des questions différemment et de me remettre en question. C’est une position philosophique. Cela me permet de prendre du recul. L’occasion offerte d’échanger avec ces artistes et avec mes pairs constitue un moment important pour accompagner ce questionnement sur mon métier, mes limites et la portée de nos recherches. J’étais curieuse aussi de rencontrer des collègues d’autres disciplines, comme ceux des neurosciences.

Jean-Luc Schwartz : Le point d’entrée de la compagnie était une réflexion sur les mécanismes de la pensée et je dirige une structure de recherche sur la cognition avec une équipe pluridisciplinaire. C’était donc pertinent d’être associé à ce projet et d’y associer le laboratoire GIPSA-Lab en accueillant un des bivouacs.

En tant que scientifique, c’était intéressant d’aller se prêter à un jeu inhabituel pour nous et de voir une autre démarche pour interroger comment fonctionne le cerveau. Leur méthode un peu naïve (même si la compagnie n’est pas naïve) est intéressante et m’a fait penser aux surréalistes qui avaient comme projet de trouver des techniques pour déclencher de la créativité et des résultats inattendus. Elle m’a fait penser aussi à l’approche philosophique dans le domaine de la cognition avec des outils de raisonnement propres.

Dominique David : Dans leur approche, ces comédiens diffusent une certaine liberté, poésie et fraîcheur. En tant que chercheur, savoir renouveler ses idées en étant confronté à de nouveaux points de vue constitue un ingrédient premier. Leur proposition originale et leur forme d’innocence dans leur questionnement nourrissent ma démarche de chercheur.

Antoine Depaulis : Les formes artistiques m’intéressent, surtout lorsqu’il y a une recherche derrière. J’avais vu le spectacle le t de n-1 à Clamart il y a tois ans et j’avais beaucoup aimé. J’étais donc motivé pour les aider à rencontrer des chercheurs en neurosciences en organisant un bivouac au GIN.

Ma motivation profonde de cette collaboration ? Pour réfléchir à mon métier que je fais depuis 30 ans. Toute réflexion sur la manière dont on cherche et dont on trouve m’intéresse. La découverte par sérendipité – c’est-à-dire en cherchant autre chose – implique de rester ouvert et d’accueillir l’inattendu. À la différence des pays anglo-saxons, où ce phénomène est reconnu, en France, il est peu admis car il est associé au hasard et sous-entend donc que la découverte n’est pas le fruit d’une cogitation intense !

J’essaie de comprendre comment je cherche et je n’ai pas toutes les clefs. Je cherche à comprendre pas forcément pour essayer de faire mieux, mais peut-être pour y prendre plus de plaisir. Ces artistes nous offrent un regard distancié sur notre métier. Il n’y a pas de souci de rentabilité, mais une curiosité d’esprit.

2. L’emblème du campement

 Jean-Luc : L’emblème du campement est intéressant car c’est une manière de dire qu’ils définissent leur espace à l’intérieur d’un lieu qui peut continuer à exister. Il y a une vie au dedans et au-dehors. Nous avons tous le droit d’y rentrer et d’en sortir. C’est un endroit collectif et partagé. Quant à leur signalétique, elle procède d’une réflexion astucieuse avec les petites, moyennes et grandes tentes placées sur un coin d’herbe ou dans notre bâtiment. Un bâtiment grand, impersonnel et peu chaleureux. Ils ont réussi à marquer leur présence.

 Amal : Leur choix du bivouac est un joli et juste symbole. En effet lorsque l’on bivouaque, on investit un endroit inhabituel de manière démunie : on vient avec peu de choses, le minimum pour se protéger. On laisse son lit et ses habitudes. Cela renvoie aussi à une période limitée et transitoire entre un moment et un autre. Enfin il y a une ascension pour atteindre un sommet. Si je transpose cette métaphore à ces journées où nous avons bivouaqué ensemble, je dirais que je suis sortie de mon environnement quotidien pour le vivre autrement en laissant à la porte mon bagage scientifique. Cela m’a permis un moment de distanciation – l’ascension d’une montagne – difficile à atteindre seule. J’ai été nourrie par de nouveaux horizons et par les moments partagés avec les autres campeurs.

Dominique : C’est une signalétique ingénue. Dans des lieux très institutionnalisé, ces petites tentes sont inattendues. Donc elles interpellent. Il ne s’agit pas d’une originalité vaine. Nous prétendons souvent apporter de l’originalité dans nos recherches. Mais la vraie est assez vite écartée ou ignorée par nos tutelles.

Leur balise tranche vraiment.

Antoine : La représentation sous forme de petites canadiennes, à l’esthétique ancienne, a beaucoup plu dans mon Institut [GIN]. Et une fois passé le côté amusé, cela donne à réfléchir. D’autre part, le terme « bivouac » parle bien aux grenoblois. C’est un symbole fort et pertinent.

3. Questions et méthode de travail

L’apport de nouvelles questions

Jean-Luc : Les artistes portent de nouvelles questions transposables scientifiquement car nous sommes coincés dans nos paradigmes étroits. Ils nous ouvrent donc des portes à partir de leurs outils de créativité. Nous nous sommes mis à cogiter par exemple sur nos schémas mentaux quand on a un doute : nous avons réfléchi à la définition d’un doute, à une typologie des doutes et à une représentation. On pourrait mener un sujet de recherche sur le doute en montant des protocoles pour voir si on peut distinguer deux formes de doute : le doute statique dont on ne sort jamais, où l’on passe son temps à tourner autour de la même chose ; et le doute dynamique où l’on oscille entre plusieurs possibilités. On pourrait donc interroger la pertinence ou non de ces deux formes : un état du cerveau stationnaire ou au contraire des oscillations entre plusieurs états où l’on bascule entre une vérité et une autre vérité. Il y a peu d’articles sur le doute.

Leurs questions peuvent donc engendrer des idées pour poser des questions techniques et créer un protocole expérimental avec des hypothèses, un paradigme précis, des tests statistiques et des résultats qui valideraient ou non nos hypothèses de départ.

Chaque question est intrigante et l’on se rend compte de l’ampleur de chacune. Comme scientifiques, nous sommes amenés à réduire les questions, sinon, on ne s’en sort pas, et chacun ne se pose que des questions très réduites dans des questionnements réduits. Quand on rentre dans leur jeu, on tombe sur une gamme de questions infinies, toutes pertinentes car toutes peuvent être mises sous un format interrogeable par des scientifiques. Elles rejoignent celles du domaine de la psychologie cognitive et des neurosciences, comme par exemple : qu’est-ce que la conscience ? Qu’est-ce qu’une démarche morale, intéressée, agressive ? L’ouverture à ce type de questions est un puits sans fond.

Antoine : Les questions n’étaient pas forcément sur notre démarche scientifique et pouvaient s’appliquer à la vie de tous les jours. Par exemple CCMDLT quand on prend une décision.

D’une manière globale, s’interroger sur les mécanismes cognitifs, se demander comment on cherche et comment on trouve, est vital.

Dominique : L’affichage de leur grande liste de questions est intéressant pour nous car elle nous confronte à des types de questionnements que l’on ne se pose pas forcément.

Nous avons passé une journée entière à se questionner sur le fonctionnement du doute. Le doute fait partie du fondement scientifique. C’est une attitude d’ouverture positive de remettre en cause nos trouvailles. Mais il s’agissait ici d’une introspection, d’un creusage intérieur et je l’ai vécu comme la souffrance du doute. C’était intéressant, mais difficile et pénible. J’aurais préféré un thème plus léger, du type CCMDLT quand on est heureux !

L’intérêt de leur méthode

Amal : Ma participation dépasse l’intérêt du scientifique car leur protocole est très astucieux et utile à n’importe quelle personne. Ils ont trouvé des éléments techniques qui permettent d’ouvrir la créativité très largement tout en la cadrant pour éviter la banalité. C’est une rigueur riche.

Antoine : J’ai beaucoup appris de leur méthodologie pour faire surgir la créativité. Une méthode de travail stimulante car il n’y a pas d’a priori. Or c’est ce qui nous fait souvent défaut en recherche : on a la sanction du scientifique. En voulant que ce soit linéaire et rationnel, on bride la créativité, on s’enferme dans des plans d’expérience très formatés. La démarche des N+1 favorise le papillonnage autour d’une question et nous nous en sommes inspirés par la suite dans mon labo.

C’est mon rôle, en tant que chef d’équipe, de faire des liens entre des choses qui a priori peuvent paraître assez différentes au sein de mon équipe, ou entre mon équipe et une autre. Ce papillonnage – qui m’a parfois été reproché et que je défends bec et ongle – est générateur d’idées nouvelles.

Une démarche ouverte

Dominique : Leur méthode d’interrogation elle-même est intéressante par sa liberté d’esprit. Elle fait écho à une séance de créativité débridée avec fous rires au sein d’Ideas-lab à la fin des années 90, dans le même état d’esprit. En sont sortis une idée et un sujet de recherche qui fonctionne toujours dans l’industrie lourde 10 ans plus tard. Malgré les multiples ouvrages sur la créativité, personne ne sait comment une idée germe. Il est important de conserver ce type de démarche sans obligation de résultat et sans mécanisme de contrôle par l’institution.

L’intérêt de ce type de résidence ne peut se réduire à son utilité, on ne sait jamais ce qui peut en sortir, ni quand. Ces séances déboucheront peut-être mystérieusement pour les uns et les autres sur une idée.

4. L’influence du vocabulaire : expérience / miniature

Exemple d’une expérience

Antoine : Par rapport à leur demande d’une expérience simple et reproductible dans les conditions d’un spectacle, nous avons monté un protocole d’expérience lors du premier bivouac pour tester l’hypothèse : plus on a de contraintes, plus on est créatifs. Et inversement, lorsqu’on n’a pas de contraintes, on peut être perdu et dépourvu de créativité. Nous avons constitué des groupes de quatre personnes qui devaient énoncer des mots nouveaux pendant une minute, avec / sans contrainte. Nous avons d’ailleurs obtenu un résultat inverse à ce que nous pensions !

Avis sur le changement de terme

Jean-Luc : le terme « expérience » était sans doute rassurant : on a envie en permanence de se ramener au monde que l’on connaît, c’est-à-dire aux expériences que nous pratiquons avec un protocole précis. C’était sans doute réducteur par rapport à ce qu’ils cherchaient. D’avoir ouvert sur le terme miniature nous a entrainés vers d’autres chemins dont on a peu l’habitude en tant que scientifiques. La bascule était intéressante.

Amal : Avec le terme « expérience », j’ai remarqué que la plupart de mes collègues se sont enfermés dans leur rôle scientifique. Sur la question CCMDLT quand on imagine, ils ont construit un protocole pour tirer des informations et faire émerger des statistiques en utilisant leurs outils de travail habituel. Pour ma part, ce mot me ramenait trop à ce que je faisais tous les jours. Il m’enfermait dans un schéma de pensée. A partir du moment où ils ont employé le terme miniature, cela n’a plus rien eu à voir. Certains étaient perdus car le lien était momentanément perdu.

Dominique : Alors que c’est un terme qui fait partie de notre vocabulaire, « expérience » m’a mis mal à l’aise car il renvoyait à plusieurs choses pour moi : je me sentais objet d’études et j’avais une sorte de pudeur à mettre mon cerveau à nu devant tout monde. C’était invasif. D’autre part, et je ne sais pourquoi, cela m’évoquait les expériences nazies sur les enfants juifs qui étaient appelés  » kaninchen « .

Avec le terme « miniature », c’était beaucoup plus facile pour moi et cela a engendré des résultats d’une grande richesse alors qu’il s’agissait du même exercice demandé !

Définition personnelle de miniature

Dominique : Une micro représentation de ce que j’ai échafaudé, construit et vécu à partir de tel échantillon de leur protocole.

Jean-Luc : L’idée d’épurer, de condenser notre propos et d’abstraire et symboliser. Donc l’idée d’une conceptualisation d’une forme réduite que l’on puisse transmettre rapidement, sous plusieurs formes possibles : visuelle, corporelle, verbale…

Exemple : un texte court à la manière d’un haïku. Un dessin représentant une spirale pour symboliser le doute statique.

Amal : C’est une trace d’un moment de réflexion sur une question et de notre ressenti. Sa forme est libre. Sa connotation de petitesse, d’humilité permet de ne pas avoir peur.

Exemple : sur la question CCMDLT quand on tourne autour d’une idée : l’image du hamster qui garde toujours la tête en haut grâce à la roue et celle de l’athlète au lancer de marteau pour symboliser une idée qui tourne autour de moi.

5. Posture, déplacement & territoire commun

Posture & jeu sérieux

Jean-Luc : Il y avait un risque que l’on joue les scientifiques pontifiants, mais nous l’avons évité. Nous avons fait des allers-retours entre une posture de scientifique – en apportant des éléments d’explication car on pensait que c’était riche pour tout le monde – et celle de ne pas jouer aux scientifiques – en acceptant de reculer notre regard et d’aller vers d’autres chemins, en soumettant au groupe par exemple notre dessin et notre texte, en utilisant aussi l’humour. En venant à ces séances, nous avions envie d’être déplacés, de prendre du recul.

Amal : Nous étions tous très concentrés et avions envie de partager nos réflexions.

C’était un jeu très sérieux avec des moments intenses de réflexion sous forme d’exercices personnels et collectifs, avec aussi des moments de plaisir et de fou rire, et une grande liberté dans la transmission de nos résultats. J’ai découvert des collègues très créatifs : certains ont fait des mimes, d’autres des dessins… Un vrai régal !

Ce lieu d’échanges m’a aussi permis d’exprimer mon opinion sur la posture de certains confrères qui pensent détenir la vérité scientifique et ne se posent pas de questions. Pour moi, il n’y a pas de vérité, il n’y a que des scientifiques qui perçoivent le monde à travers leurs sens et leur bagage théorique. Ils sont donc influencés et peuvent se tromper. Et, autour d’une même question, nous avons pu nous rendre compte de l’extrême variété de nos subjectivités.

Dominique : Je suis engagé depuis le début de l’Atelier Arts-Sciences dans toutes les résidences artistiques à des degrés divers, et donc confronté à des décalages variés. Dans le cadre du CCMDLT, on est davantage décalé que dans les résidences purement technologiques. Pour que le système art-science fonctionne, il faut continuer à avoir l’ensemble des couches et ne pas le réduire à la seule couche technologique avec des résidences qui travaillent en amont, ou plus en profondeur, ou plus à distance pour permettre du recul.

Quels terrains communs ?

Jean-Luc : Le terrain naturel qu’ils nous proposent : si on jouait tous ensemble à rentrer dans nos cerveaux ! Et ils nous donnent les moyens de jouer à ce jeu de l’introspection. C’est un jeu que l’on peut faire avec tout le monde. Notre socle commun : on a tous un cerveau et nous étions prêts à jouer de bonne foi. À partir de là, on a des imaginaires très différents les uns des autres

Dominique : Par leur protocole précis, ils ont fait preuve d’une grande rigueur qui fait écho à notre propre démarche. Un terrain connu qui facilite la mise en confiance.

Notre vecteur commun est la curiosité, le moteur même de la recherche, qu’elle soit artistique ou scientifique.

Antoine : La démarche du papillonnage avec une trajectoire non linéaire est commune à la recherche artistique et scientifique. Le rapprochement s’effectue aussi autour de la matière. Enfin, nous partageons le doute qui est inhérent à toute démarche de recherche. Sinon, on est dans l’engineering ou le développement d’un produit au lieu d’une démarche scientifique ; et dans l’artisanat au lieu d’une démarche artistique.

Je me suis senti à l’aise par cette proximité de ces trois aspects.

Amal : Nous nous sommes retrouvés sur la notion de partage : nous, l’envie de communiquer et d’exprimer nos réflexions, eux, leur plaisir à partager leur spectacle. Sur la notion aussi d’esthétisme : nous sommes tous sensibles à la beauté des choses telles qu’elles sont.

6. Vos étonnements

Jean-Luc : Tout au long de ces trois bivouacs, j’ai eu un étonnement heureux par rapport à leur démarche qui marche. Nous manquons tous de temps et au 3e bivouac je me suis demandé si c’était bien raisonnable d’y aller : va-t-on faire des choses nouvelles qui vont fonctionner ? Oui, ils ont réussi à proposer un cheminement du premier au dernier bivouac. Un étonnement aussi par rapport aux rencontres avec d’autres scientifiques. J’ai découvert certains sous un autre jour.

Amal : Nous étions incroyablement productifs.

Je me suis étonnée moi-même dans certains exercices, comme par exemple lors de la question « CCMDLT quand je tourne autour d’une idée ». Tout mon corps a participé au mouvement de ma pensée et je me suis retrouvée à écrire la tête en bas au tableau !

J’ai été agréablement surprise par la capacité des comédiens à se renouveler : ce n’est pas resté figé, il n’y a pas eu de répétition. Ils ont créé les conditions d’une évolution dynamique : un protocole précis pendant le premier bivouac ; l’émergence du terme miniature a ouvert d’autres voies lors du deuxième bivouac et des propositions collectives dans le troisième.

Antoine : Ils m’ont impressionné par la force de leur démarche rigoureuse à générer des propositions extrêmement variées sur une même question, aussi bien sur le fond que sur la forme. Nous étions 15 et on obtenait 15 discours différents. J’ai également été étonné de voir des collègues sortir de leur blouse blanche en se révélant créatifs, drôles, capables de rebondir sur les idées des autres.

7. Bilan & apports

Jean-Luc : C’est une expérience que je n’ai pas faite à des fins de recherche. C’était amusant, intéressant et excitant. Ces journées m’ont stimulé intellectuellement.

Amal : Cette dimension de questionnement intrinsèque à la démarche du CCMDLT m’a permis d’exprimer devant des collègues ma position sur l’absence de vérité scientifique. J’ai aussi rencontré de nouvelles personnes de différentes disciplines que l’on n’a pas l’habitude de mélanger avec la nôtre. J’ai notamment découvert le vaste domaine des neurosciences et j’ai eu envie, à mon tour, de le faire connaître à mes collègues en organisant une intervention à Midi Minatec.

Nos échanges et questionnements m’ont énormément enrichie. Ces questions, d’une dimension philosophique, m’ont grandie car elles ont été posées dans un contexte de grande liberté. Les réponses multiples et subjectives nous ont montré l’extrême différence de perception entre nous, physicien, mathématicien, chercheur en neurosciences. J’ai beaucoup appris sur nos mécanismes subjectifs de pensée.

Dominique : Ce qui s’est tissé humainement est du même ordre que ce qui se construit lors d’un projet d’équipe professionnel dans lequel on est très impliqué. La seule différence se situe à l’échelle du temps. En général, le ciment de l’équipe prend rarement au début et s’accélère avec la pression des échéances. Ici, les personnalités se sont révélées très vite et, en peu de temps, le noyau fut constitué.

Antoine : Cette résidence artistique nous a fait du bien et nous a apporté un dynamisme et une ouverture qui faisait alors défaut à notre Institut en souffrance, de par l’absence d’une direction qui n’impulsait pas un esprit de recherche. J’ai aimé le côté décomplexé et sans a priori des artistes, leur engagement aussi alors que ce n’était pas évident de venir envahir un centre comme le nôtre. Le sens de l’aventure se perd dans notre monde scientifique, pris dans l’étau des coûts financiers et des règlements administratifs. Ces comédiens ont injecté ce goût de l’aventure.

Cette résidence a également suscité une réflexion sur notre métier, a créé une belle valorisation grâce au spectacle final et aussi du lien social.

8. Évocation du titre

Jean-Luc : L’image me parle peu mais le fromage m’évoque un processus de transformation avec des matières variées.

Amal : Le terme « tête » est à relier à nos questionnements sur le CCMDLT ; et le fromage, c’est ce qui reste du lait quand on a enlevé le petit lait, c’est-à-dire la substantifique moelle de nos ateliers.

Dominique : « Tête » renvoie à nos prises de tête, mais dans le sens positif, c’est-à-dire avec humour.

La fabrication du fromage nécessite un procédé précis : il faut essorer, laisser fermenter, ajouter de la levure, bref c’est compliqué. Ce titre correspond très bien à nos séances.

Antoine : Le titre est excellent car il représente bien toutes les idées que l’on a mélangées, ce magma informe dans nos têtes. C’est souvent d’un magma que surgissent les meilleures idées.

Cela me renvoie aussi à l’expression : « On ne va pas en faire un fromage ! » Quand on veut lancer une opération un peu décalée dans le monde de la recherche, on se heurte souvent à une posture frileuse : les gens ont tendance à voir la montagne de complexités qui va accompagner la proposition alors que les problèmes se résolvent au fur et à mesure. Ce fut le cas par exemple avec « La semaine du cerveau », une manifestation que j’ai souhaité renouveler il y a 5 ans en sortant du format de conférences pour personnes âgées grâce à l’intervention d’artistes. Je ne sais pas si le groupe n+1 a perçu cette grande angoisse de nombreux scientifique face à l’inconnu qui font un fromage de tout en se noyant dans un verre d’eau.

Enfin le fromage de tête, j’adore ça !

9. Réception du spectacle

Amal : Je suis arrivée 1h en avance avec ma fille (20 ans) et nous avons eu le plaisir et le loisir de nous promener au milieu des traces écrites de nos résidences avec quelques fous rires et émerveillements (le mot n’est pas trop fort, je crois).

J’ai beaucoup apprécié Fromage de tête parce que j’ai eu le sentiment de retrouver nos n+1 dans leur naturel, tels qu’ils ont été avec nous tout au long de la résidence. Ce fut une réelle surprise pour moi ! Je ne m’y attendais pas. Peut-être est-ce dû à ma conception un peu classique du théâtre (costume, rôle,…). Là rien de tel, juste les mêmes personnes et dans les mêmes situations de questionnement, de doute, de jeu avec les mots et les images. Bref la même atmosphère que celle de nos séances de CCMdlT. C’était un prolongement et de ce fait un immense cadeau pour moi.

J’ai été impressionnée par le décor. Je savais qu’une contrainte leur été imposée sur l’espace disponible (une bande de quelques mètres de largeur) et que c’était un sacré défi. L’instrumentation du panneau du fond avec des aphorismes inscrits sur des volets qui basculent est une trouvaille magnifique.

Pour ce qui concerne la structure et le contenu du spectacle, et bien les miniatures sont là telles que nous les avions expérimentées, dans le même état d’esprit. Parmi celles que j’ai appréciées, je voudrais citer :

- la métaphore de l’idée derrière la tête via l’ampoule allumée positionnée en arrière de la tête. Des personnes dans le public ont eu besoin de l’exprimer oralement « Une idée derrière la tête ! » tout simplement pour le plaisir, pour la beauté du geste,

- La métaphore des miroirs où l’on s’observe pour traduire l’action de réfléchir. Une interprétation de haute volée à mon humble avis,

- La représentation du défilement du temps par le chariot qui les véhicule avec une mise en scène très judicieuse,

- La richesse du catalogue des objets insolites présentés par Balthazar – tout simplement extraordinaire !

Antoine : J’ai été enchanté par le spectacle et impressionné par l’extraordinaire synthèse qu’ils ont pu réaliser en 40 mn à partir des 3 semaines de bivouac et de fourmillements de données accumulés. Cela reste encore dense, mais on retrouve cet univers d’objets animés, souvent décalés, de leurs autres spectacles et que j’aime beaucoup. J’ai adoré en particulier la machine à analyser le temps qui passe, extraordinaire outil pédagogique d’un concept pourtant compliqué. J’y ai retrouvé, un peu pêle-mêle, les jeux que nous avons pu faire pendant les sessions de CCMDLT avec John Lennon et ses carottes ou nos réflexions sur la prise de décisions, le doute, la création. Il reste encore des choses mystérieuses ou qui ne fonctionnent pas encore très bien comme ces chiffres qui défilent ou certaines explications au tableau noir. Petit regret aussi, l’univers un peu « 2D » qui n’offre pas la même richesse d’animation que pour l’apéro ou le t de n-1, mais qui met sans doute plus en valeur les acteurs. Mais il s’agit d’un travail en devenir qui va se simplifier et s’enrichir encore d’humour et de poésie.

Dominique : Je me suis beaucoup amusé. La créativité des artistes est quasi permanente, avec pas mal de surprises. J’ai par exemple beaucoup apprécié la symbolisation de l’axe du temps par une sorte de podium à roulette actionné par un comédien, embarquant les deux autres qui correspondent à ses visions propres du passé et du futur, que ces ceux-là donnent à voir dans la réalité spatiale. Tout ça crée un raccourci démonstratif et le rire ouvre la porte à d’étranges questionnements intérieurs.

Cette situation démontre assez bien comment ont procédé les artistes à partir de nos matériaux de base, reprenant à leur compte un (petit) nombre de questionnements autour desquels nous avions marinés, et les transposant dans leur univers bricolé afin d’en suggérer la marinade. Ça fonctionne plutôt bien, même si on peut penser qu’on pourrait pousser encore plus loin la centrifugation afin de récolter un jus encore plus ciblé. Mais le spectacle va évoluer, et je dois dire que compte tenu du temps écoulé entre notre dernière séance et ce spectacle, je suis impressionné par leur synthèse de l’énorme quantité de papiers qu’on a fournie.

Jean-Luc : J’ai trouvé qu’il y avait un joli travail de mise en scène, mise en espace et mise en perspective de nos élucubrations – dont on retrouvait la trace précise et multiple, y compris une expérience que j’avais mentionnée et qui est reprise en me citant ! – avec une transformation scénique, une finalisation des « miniatures » que nous avions commencé à définir. On se sentait tout à fait en continuité sur les principes, les objectifs, le projet global : mettre les pieds dans la tête !

On sent que cela pourrait aller bien plus loin. Mais on est au début du chemin et ce chemin, s’il se poursuit, sera riche. En tout cas, très intuitivement, naïvement, j’ai été très ému par ce spectacle, qui contribue, à mon sens, à notre « humanité collective »: se comprendre, se questionner, se parler, pour mieux vivre et agir ensemble ! »