L’homme cyborg

Par Pierre-Alain Four, sociologue et directeur artistique de l’Ensemble Boréades

Ezra, l’homme qui valait plus qu’un cyborg

Ezra, un beat boxer charismatique, et les membres de la Cie Organic Orchestra, ont conçu –en mixant le savoir faire d’un gantier grenoblois et des technologies disponibles au CEA–, une manicle truffée d’électronique qui permet de piloter, depuis la scène, effets visuels et sonores. Doté d’accéléromètres et de capteurs de mouvements, mais conservant l’apparence d’un simple gantelet de chevreau noir, cet accessoire constitue l’enjeu majeur du spectacle Bionic Orchestra 2.0 qui, tout en renouvelant la pratique du beat box, introduit une réflexion sur les relations entre l’homme et la machine. Homme augmenté d’une console de mixage dissimulée dans la seconde peau que constitue ce gant, Ezra compose une partition immersive, radicalement différente de l’ordinaire et où le spectaculaire n’est jamais là où on l’attend.

Ça commence à voix et à main nue : Ezra entre sur scène. Une scène ? Ou plutôt un lieu conçu pour un rituel, où les spectateurs sont assemblés autour d’un homme, qui tel un feu follet, accroche toute l’attention…  Une communauté éphémère se forme là, immergée de sons et baignée de projections vidéo. Elle est aussi protégée par un cocon de paravents translucides, fragiles et mystérieux, évoquant les nervures d’une aile de libellule.

Le beat boxer en shaman des nouvelles technologies

Bionic orchestra 2.0 s’affirme d’emblée comme une installation participative, à la fois archaïque et contemporaine. Une intimité se crée presque immédiatement avec Ezra, qui donne l’illusion que les spectateurs peuvent tendre la main pour entrer dans sa transe. Et de fait, ils seront invités à participer, en maniant des cubes de papiers où sont poinçonnés des symboles qui, lorsqu’on les effleure, déclenchent des effets visuels et sonores… Mais au début du spectacle, Ezra arrive seul, muni d’un simple micro à fil, vêtu d’amples vêtements noirs, shaman contemporain déroulant un splendide prologue en beat box. Venus de sa bouche et de sa gorge, les sons, les percussions, les imitations s’accumulent et se mêlent jusqu’à saturer complètement l’espace, puis décroissent et disparaissent, aussi mystérieusement ou presque, qu’ils étaient venus.

Ezra s’impose alors en maître d’une cérémonie dont les éléments se dévoilent et se cachent, dans une symphonie construite à vue, une crypte improbable et fragile de sons et de lumières. Peu à peu, le spectacle s’éloigne de la pure virtuosité vocale, Ezra semble entrer comme par magie en dialogue avec les éléments qui l’entourent. Mais entre-temps, il a mis, assez cérémonieusement tout de même, un gant… Un gant tout simple en apparence, un beau gant de chevreau noir, qu’on devine doux au toucher et glaçant aussi. Sans jamais interrompre le charme ou la rêverie qu’il a installée, Ezra bouge et se déplace et chacun de ses gestes provoque un changement d’atmosphère. Et de fait, c’est bien de cela qu’il s’agit : d’un homme démiurge, qui commande aux éléments et aux machines, grâce à sa main appareillée d’une interface dissimulée dans une manicle hi-tech…

Le démiurge manipulé

 Allant bien au-delà du beat box, Ezra transgresse les codes ordinaires de sa discipline –produire des sons aussi variés que possible, sans aucune aide extérieure sinon une amplification sonore– pour s’appareiller d’un gant hyper sophistiqué, anodin en apparence et pourtant capitonné d’électronique. La technologie n’est cependant pas au centre du dispositif, elle demeure cachée, même si le spectateur devine progressivement qu’un système informatique de pilotage est dissimulé sous ses yeux. Au cours d’un rite, dont on comprend qu’il a fait passer Ezra du rang de simple mortel à celui d’artiste démiurge, il suggère aussi l’intense apprentissage que demande cette technologie pour pouvoir être maîtrisée. Car Ezra est aussi ce bricoleur high tech, secondé par une équipe de geeks parmi lesquels François Pachoud, un électronicien et ingénieur multimédia touche-à-tout de génie. Il peut alors développer un langage et une esthétique qui lui sont propres, proposant une forme artistique à nulle autre pareille.

Sans démonstration pesante, par petites touches, Ezra laisse aussi entendre qu’en s’adjoignant une machine, il a aussi mis en jeu une part de son humanité. Car bientôt, un doute se fait jour, et l’on ne sait plus qui pilote le dispositif. Est-ce bien le beat boxer qui commande aux éléments d’un simple mouvement de la main ? Est-ce lui qui saurait d’une flexion du poignet envoyer boucles lumineuses et effets sonores ? Ou bien est-il devenu le jouet d’un ordinateur trop puissant pour être contenu par la seule volonté humaine ?

Combinant influences cinématographiques et références littéraires, Bionic Orchestra 2.0 remet magnifiquement en jeu la question de la relation entre l’homme et la machine. Sans jamais trancher, il pointe ce fantasme d’un homme maître de sa volonté et s’inquiète simultanément d’une technologie capable de prendre le pas sur lui. Il le fait surtout sans recours au spectaculaire : ici, pas d’effets si spéciaux qu’ils fascinent ou hypnotisent. La machine est cachée, et c’est probablement ce qui fait la force de l’entreprise, suscitant interrogations et réflexions. Pour autant, il y a une indéniable dimension visuelle à Bionic Orchestra 2.0, une poésie hypnotique, permettant à la fois au spectateur de se laisser porter par un univers en train de se constituer, tout en l’incitant à s’interroger sur ce processus. Cette subtile alchimie, entre mise en abîme du spectacle et capacité à garder une dimension onirique au spectacle lui-même, est sans doute une des plus belles réussites de ce projet.