Traces

Traces de mots entrecroisés

Par Christiane Dampne, Journaliste culturelle
Presse nationale : Mouvement & Stradda
Auteure de documentaires de création sonore

À l’invitation de l’Atelier Arts-Sciences, le dramaturge québécois Daniel Danis a butiné dans de nombreux laboratoires du CEA, par courtes périodes et durant trois ans. Ses échanges féconds avec différents chercheurs ont nourri une première étape de création – Traces – présentée du 10 au 12 octobre 2013 au sein de la yourte dans le cadre du salon Experimenta. Chacun s’est déplacé dans le territoire de l’autre pour cheminer ensemble. Un placotage[1] réussi, pour reprendre un terme cher à l’artiste !

Tout l’intérêt, mais aussi la difficulté de cette résidence tient au fait de se situer hors du champ des nouvelles technologies, et par là-même de s’en affranchir. En effet, la performance artistique ne s’appuie pas sur un objet high-tech, mais procède d’une démarche participative ouverte et de l’imaginaire poétique de Daniel Danis.

Rencontre chaleureuse avec l’homme du grand froid et deux scientifiques de l’Inac – Christelle Gateau & Lionel Duband – très investis dans cette aventure improbable…

Qui êtes-vous ?

Lionel Duband : « Je me définirais davantage comme technologue que comme chercheur. Mon activité est centrée sur les basses températures, avec comme domaine d’application l’espace : la cryogénie dans les satellites. Mon laboratoire se caractérise par une recherche très appliquée.

Christelle Gateau : Je travaille dans le secteur de la recherche fondamentale et suis chimiste. Je « designe », conçoit des molécules originales pour des applications dédiées à la santé : agents de contraste (sondes fluorescentes et/ou magnétiques) et décorporants de métaux toxiques.

Daniel Danis : Je suis un auteur dramatique depuis plus de vingt ans et qui a ouvert ces pages d’écriture ces dernières années vers la scène expérimentale. J’ai rencontré des technologues, danseurs, acteurs, musiciens dans une démarche introspective vers le poème dramatique à la scène. Ma venue à l’Atelier Arts-Sciences est dans la lignée de mes préoccupations.

Racontez-nous votre première rencontre avec Daniel Danis

Lionel : C’était lors de sa visite dans mon laboratoire. Nous lui avons montré différents prototypes. L’un d’eux, de forme parallélépipédique, l’a beaucoup intrigué : il l’a vu comme un cercueil ! Nathalie Brière m’a ensuite recontacté pour me demander si j’étais intéressé par une séance de créativité collective avec lui. L’aventure a démarré à ce moment-là.

Que s’est-il passé dans cette séance de créativité ?

Lionel : Daniel est arrivé avec un dessin – une forme géométrique avec une flèche montante et descendante – sur lequel il nous a demandé de nous exprimer en l’associant à un mot tiré au sort. Cela fusait de partout ! L’idée était ensuite de le relier à notre métier et à nos recherches. Nous avons aussi réfléchi ensemble à sa performance en envisageant différents supports dont par exemple des boussoles et des billes magnétiques, avec l’idée de visualiser une trace de leurs passages…

Et vous Christelle, quels souvenirs gardez-vous de sa visite dans votre laboratoire ?

Christelle : Je lui ai montré des réactions chimioluminescentes. Lorsque l’on mélange certaines molécules par exemple le luminol et le sang, on peut produire de la lumière. Daniel a également découvert les « jardins chimiques » avec des formes qui croissent de manière aléatoire grâce à Yves Chenavier qui s’est beaucoup impliqué dans le projet en réalisant de nombreuses expériences et en essayant de synthétiser les ferrofluides[2].

Ces manipulations étaient pour moi un prétexte à la rencontre, un support à nos échanges et pour Daniel, une nourriture de la construction de son texte et de sa performance.

Quels ont été vos étonnements sur ce monde scientifique ?

Daniel : Votre manière de parler des objets, vos gestes, vos protocoles de manipulation, la nécessité de prévoir longtemps à l’avance la commande des produits pour réaliser les expériences, c’est-à-dire savoir anticiper avant de convoquer cette matière. C’est un temps différent de celui du théâtre où l’acteur peut improviser du jour au lendemain. C’est une autre manière aussi de penser toutes les interactions. J’ai remarqué que vous mélangez souvent le sec et le mouillé et ça fait du liant. Et le liant c’est le début de la poésie, c’est le moment où les hommes ont pu imaginer qu’on pouvait lier deux choses ensemble pour fabriquer quelque chose d’autre qui ouvre vers un autre champ.

Pourquoi vous êtes-vous engagés dans cette aventure ?

Lionel : Je n’avais jamais participé à une séance de créativité, c’était donc une occasion à saisir. D’autre part je suis curieux de tout ! Enfin, j’aime apporter une petite touche artistique dans les objets que l’on conçoit. Mais c’est rarement possible car nous sommes contraints par des spécificités techniques et budgétaires, qui limitent les géométries, les formes. Nous avons un cahier des charges très précis.

Christelle : Ces rencontres s’inscrivent dans un contexte où, en recherche fondamentale, nous avons de moins en moins la place de la créativité et devons aller de plus en plus vers la recherche appliquée. Retravailler la matière avec un artiste, sans idée arrêtée et sans figures imposées, permet d’être davantage en observation, de retrouver un regard d’enfant curieux. Ce type de rencontre est donc essentiel : c’est un jardin d’imaginaire et d’étonnement qui manque à la recherche actuelle.

 Et vous Daniel, pour quelles raisons avez-vous acquiescé à la proposition de résidence d’Antoine Conjard ?

Daniel : L’endroit où je suis est absolument fascinant : je me sens privilégié d’avoir accès aux laboratoires avec des matériaux incroyables. Quand ça s’ouvre, c’est comme la caverne d’Ali Baba ! Tu as la possibilité de chercher un truc que tu peux ramener dans ton monde comme si tu traversais un autre monde. En me positionnant dans un autre champ que celui du théâtre, c’est vraiment pour aller chercher autre chose qui nomme notre expérience terrestre pour produire différemment de ce que j’ai fait par le passé. Je suis sur un champ exploratoire que je désire fortement.

Dans les laboratoires, je me sentais comme un enfant observant des choses que je n’avais jamais vues, et même pas imaginées. J’étais intéressé par tout et bombardé par 1 milliard d’objets, de techniques.

Par rapport à cette avalanche d’informations, n’aviez-vous pas peur de vous perdre ?

Daniel : Le risque était présent avec ce magma immense de connaissances très pointues. Ce n’est pas facile d’entrer dans la science Mais ma curiosité de gamin en redemandait encore : as-tu autre chose dans ton tiroir à me montrer ?

Ensuite se posait la question cruciale : Qu’est-ce que je vais faire avec ça ? Qu’est-ce que je vais raconter avec ces matières, ces univers différents à relier ? Chaque fois que j’allais dans un département, il y avait la construction d’une image potentielle. La difficulté était de la connecter avec une autre image, de faire sens. J’ai la digestion lente et je tourne autour avant de choisir.

Quelles ont été, au cours de ces trois années de résidence, les autres rencontres marquantes pour vous ?

Daniel : L’astrophysicien Aurélien Barrau du CNRS. Il est aussi philosophe et j’ai lu ses livres. Il m’a ouvert un chemin de connaissance. Je l’ai rencontré à deux reprises et il m’a mis sur d’autres pistes de lecture extrêmement intéressantes. J’ai par ailleurs regardé de nombreux documentaires sur la notion de la relativité qui ouvre à la mécanique quantique.

Quelles nourritures Christelle, Lionel et Yves vous ont-ils apporté ?

Daniel : Ce qu’ils apportent au champ de l’art n’est pas une technique. Ils sont comme un acteur à part entière, comme une partition. Je ne vais pas chercher une technique pour faire parler mon spectacle, mais grâce à cette rencontre, je peux faire parler quelque chose au centre de l’art.

D’autre part ils m’ont fait découvrir des matières que je ne connaissais pas – des matières qui réagissent – et des gestes. Je vous ai regardé faire vos manipulations 3, 4 fois. A présent je fais des gestes que je n’aurais jamais faits et c’est plaisant ! Au théâtre, ce sont les techniciens qui sont chargés des manipulations.

Ils m’ont donc alimenté. Lionel m’a aussi envoyé de l’information, des images, des vidéos qui m’ont habité pour devenir un mot, une phrase.

Lionel : Pendant mes week-ends, j’ai réalisé six petites vidéos. Chacune met en scène une manipulation en gros plan avec une bande son. Un de ces films montre des ferrofluides d’un noir luisant dans du lave-glace d’un bleu intense. C’est un potentiel visuel fort et Daniel l’a repris au début de sa performance.

Comment avez-vous vécu cette collaboration ?

Lionel : Ce que j’ai trouvé intéressant dans la démarche et en même temps angoissant, c’était d’imaginer le projet ensemble. Intéressant, car nous n’étions pas des exécutants. Il ne nous a pas dit : voilà l’objet que j’aimerais. Si cela avait été le cas, cela aurait relevé pour nous seulement d’un défi technique. Nous nous serions donné les moyens de le réaliser et l’utilisation de cet objet sur scène lui incombait. Mais nous n’avons pas fonctionné ainsi.

Je me suis impliqué dans sa démarche participative et me sentais donc une part de responsabilité. Son approche et ses changements de cap m’ont parfois perturbé avec les échéances proches de la représentation. J’avais peur que nous n’ayons rien à montrer car il y avait de nombreuses pistes ouvertes, mais rien de défini. On ne savait pas où on allait. Au départ nous étions partis sur des divinités égyptiennes et ensuite cela a dérivé. Cela partait tous azimuts ! C’est une démarche de création floue, sans cadre précis. Daniel n’a pas un imaginaire, il en a plusieurs ! Il rêve beaucoup. Dans la mesure où il nous a associés à sa démarche, je me sentais coresponsable.

Christelle : Tu réagis ainsi sans doute parce que tu es habitué à répondre à un cahier des charges très précis dans ton métier. En recherche fondamentale, c’est différent. Je ne suis pas technologue et suis davantage dans l’exploration. Je n’étais pas du tout inquiète, bien au contraire, cette collaboration m’a permis de cultiver mon imaginaire, d’explorer de nouvelles voies créatives. Mais Yves avait le même ressenti et les mêmes peurs que toi.

Daniel : Tu as raison Lionel, tu as une part de responsabilité. En tant d’artisan scientifique allumé par la créativité, tu as bricolé avec un poète qui a essayé de donner du sens aux éléments. C’est cette richesse de la rencontre qui fait qu’on a le goût d’aller plus loin.

Et de votre côté Daniel, quelles réactions des différents scientifiques avez-vous perçues ?

Daniel : Quand on sortait du laboratoire, les scientifiques me disaient : « c’est comme tu veux ! « , mais j’essayais de ne pas fermer, de laisser les possibilités ouvertes, de les relancer sur ma thématique, de les inclure dans mon processus d’exploration. Cette position ouvre tellement que cela oblige tout le monde à rentrer dans le processus de recherche de création et de se dire : on peut utiliser ces matières, mais on a telle contrainte, et rebondir sur autre chose. Il fallait réussir à trouver les bonnes réponses. Mais pour certains, la grande question était : « qu’est-ce que tu veux ? »

Quelles manipulations expérimentées avec Christelle et Lionel avez-vous gardé dans votre création ?

Daniel : De nombreuses manipulations ne pouvaient pas être réutilisables dans le temps court de la représentation et sont passés à la moulinette ! En fait ce sont de toutes petites expériences que j’ai retenues, reproduisibles devant un public, comme un ricochet par rapport au projet de la trace.

On a trois traces de nos expériences : la mienne, organique avec farine et compost ; la lumineuse avec l’effet luminescent en écho aux manipulations de Christelle et Yves ; la planante de Lionel avec ce bleu incroyable !

Ce que j’ai fait sur scène est la métaphore de ce que nous avons vécu, c’est-à-dire : on cherche à l’aveugle : on est dans un chemin où nos corps et nos esprits sont mis en route dans une zone floue ou l’on dépose des choses.

Pourriez-vous préciser votre démarche de création. Comment avez-vous procédé ?

Daniel : Dans tous mes projets, je convoque au départ de la matière. De la matière que j’ai rêvée ou qui me traverse comme image. Parmi toutes les possibilités de matières, il faut décider celle que l’on va travailler. Cette matière apportée est pour moi du vocabulaire. À partir de ce choix, s’inscrivent alors des possibilités de connexion mentale : c’est le champ de la poésie. Mon rôle n’était pas de présenter ni d’expliquer ce que les scientifiques font, il fallait que ce soit significatif. D’où les trois pastilles au début de la performance. Les trois cercles des trois R : Réel – Rêve – Revoir (imaginaire). Du réel, j’avance du vocabulaire et de l’imaginaire, et je compose avec.

Quel est votre rapport aux nouvelles technologies ?

Daniel : J’y suis venu pour pallier aux insuffisances de représentation sur scène par rapport au contenu des textes. Comme par exemple l’impossibilité de voler. Le besoin donc de chercher ailleurs, au-delà des accessoires et du décor. Je m’y suis intéressé il y a fort longtemps mais les technologues coûtent cher, trop pour ma compagnie. J’ai donc délaissé les nouvelles technologies. Dans cette proposition, on est presque dans l’archaïsme, même s’il y a des connectiques électroniques dans la caméra.

À la différence d’autres artistes qui viennent commander une technologie au CEA, vous avez adopté une autre démarche.

Daniel : Oui, l’endroit où l’on travaille se trouve en zone floue car il n’y a pas d’objets à réaliser. On est dans une zone de rencontre et d’approche mutuelle. Une zone ouverte dans laquelle une chose et son contraire peuvent advenir.

Je pars souvent avec des projets immenses, difficilement réalisables. J’étais intéressé par le cycle de la vie : naissance, croissance, pourriture, compost, et comment recomposer de la vitalité dans la pourriture. Mon idée : garder une trace de ce qui a été vivant et donc suspendre la putréfaction, la figer dans le temps, mais nos essais avec Art Nucléart n’ont pas abouti.

J’ai adopté le même chemin de processus créatif qu’auparavant. J’ai besoin d’embrasser large le sujet, de faire un grand cercle avant d’arriver à cristalliser le texte, à la différence d’autres artistes qui partent d’un point pour élargir. Pour moi c’est l’inverse et je dois déblayer plusieurs couches.

Je n’arrive pas à vivre le réel, à le comprendre. C’est une zone floue pour moi. Je m’efforce d’être dans la prégnance du réel. Cette rencontre avec d’autres matières de faire m’a obligé à travailler l’imaginaire, à mettre le cerveau au travail.

Christelle : j’ai le souvenir d’une discussion où j’avais l’impression d’entendre un scientifique parler de sa démarche de recherche : Daniel nous parlait de ses hypothèses, de son tâtonnement, de son contact avec la matière, de son avancement étape par étape. Cela résonnait fortement avec mon processus de recherche.

Chacun semble avoir fait un pas vers l’autre. Y aurait-il un territoire commun de la créativité ?

Daniel : Oui, tenter de comprendre et de reproduire leur manipulation : enfiler des gants et suivre un protocole précis. De même ils sont venus sur mon territoire quand je leur parlais d’histoire, de personnages, d’images, de ma réception subjective de leur matière et de leurs objets.

Christelle : C’est l’intérêt de cette démarche ouverte qui laisse de nombreuses possibilités, à la différence d’une commande technologique qui peut enfermer avec ses contraintes. Mais pour aller plus loin, il faudrait davantage de temps que nos quelques demi-journées passées ensemble. Nous n’avons jamais passé une journée pleine, seulement quelques heures çà et là. Au total, c’est bien peu.

Daniel : Effectivement c’était très stimulant mais aussi frustrant d’avoir si peu de temps ensemble : en totalité, c’est à peine cinq jours en laboratoire + 1 avec la séance de créativité. On a mené plusieurs expériences et défini ce qu’on pouvait faire avec des essais à réaliser entre nos séances car j’étais à distance. C’est complexe de faire une résidence à distance. Si je comptabilise l’ensemble du temps au CEA sur trois ans, cela représente 20 jours.

Que recouvre pour vous le terme traces – titre de votre performance ?

Daniel : Ma plus grande angoisse en tant qu’artiste est de ne pas laisser de traces. Le mot renvoie ici aux strates d’expérience qui s’accumulent, qui nous donnent à voir puis à comprendre le monde.

Quelle est votre réception de la proposition artistique de Daniel ?

Christelle : J’ai trouvé plusieurs échos aux discussions que nous avons eues au fil de nos rencontres. Pour moi c’est une invitation à faire évoluer nos modes de pensée et de comportements. C’est comme un germe pour croître vers autre chose. Une petite graine pour se recentrer sur soi, sans influence extérieure, pour renouer avec son être profond et avec ses ancêtres. J’ai été émue par son passage sur sa grand-mère. C’est un texte intime avec beaucoup d’intériorité.

Lionel : j’ai beaucoup aimé la bande-son. C’est un personnage à part entière dans la performance. Par exemple l’utilisation de sons gutturaux, de mélopées sourdes, évoquent pour moi les Inuits et le grand nord canadien.

Que vous a apporté ce projet ?

Lionel : C’est gratifiant de contribuer à un projet artistique. Mais il y a aussi une frustration de n’avoir pas pu mettre en œuvre certaines idées. Par exemple l’utilisation de glace dont le temps de fonte, trop long, n’était pas compatible avec le temps de la représentation. Le personnage est passionnant, drôle, chaleureux, et j’ai un faible pour l’accent québécois et ses expressions !

Christelle : C’est très nourrissant pour mon métier car cela me redonne un autre regard sur mes manipulations. Après les échanges avec Daniel, je retournais au labo avec un sens d’observation plus aigu et une capacité d’émerveillement renouvelée. Elle se perd dans la routine des manipulations que l’on fait depuis 10 ans. J’essaie au quotidien de retrouver mon regard d’enfant comme si je découvrais cette manipulation pour la première fois. Je remercie Daniel pour cette expérience enrichissante et souhaite continuer mais sur une période plus longue, non des spots de 3 heures disséminées. C’était une nourriture, une énergie, une bouffée d’oxygène, une récréation et une recréation ! »

Propos recueillis par Christiane Dampne

[1] Mots québécois : Placotage : Bavardage ; Placoter : Bavarder.

[2] Un ferrofluide est un liquide magnétique qui contient des nanoparticules de métal.